La violence surgit et rugit
La violence envers les chirurgiens-dentistes est une réalité grandissante. Bien que difficile à quantifier, les signalements se multiplient, révélant une tendance inquiétante. Insultes, agressions verbales ou physiques : quelles formes prend cette violence ? Quels en sont les déclencheurs ? Jusqu’où peut-elle aller ?
Plongée dans un phénomène qui fragilise toute la profession.
Des chiffres en augmentation
- 20 000 signalements de violence envers les professionnels de santé sont recensés chaque année.
- 65 professionnels de santé agressés chaque jour en France.
- 388 faits de violence déclarés en 2024 par les chirurgiens-dentistes, sur la plateforme de l’Observatoire national des violences en santé (348 déclarations en 2023, 221 en 2022, 177 en 2021).
La définition de la violence
De quoi parle-t-on ? Un acte de violence recouvre toute parole, menace, recours à la force physique pouvant porter atteinte à l’intégrité physique et/ou psychique d’une personne, ou la force exercée pour soumettre quelqu’un contre sa volonté. Toute atteinte à des biens et/ou au bon fonctionnement du cabinet dentaire est aussi un acte de violence.À l’origine de la violence
Parmi les situations à l’origine des violences vécues au cabinet dentaire par les chirurgiens-dentistes et leurs équipes :- L’impossibilité de consulter un praticien notamment en cas d’urgence
- Le temps estimé trop long à demeurer en salle d’attente
- Les délais de prise en charge jugés excessifs
- Des reports de rendez-vous liés au retard du patient
- L’opposition du patient à remplir le questionnaire médical ou à suivre le plan de traitement proposé.

Les formes de violences et leur échelle de gravité
Pour comprendre la violence et la qualifier sans la minimiser ou l’exagérer, il faut avoir en tête les degrés de gravité, tels que hiérarchisés dans le code pénal. Les violences sont différenciées selon les atteintes aux personnes ou les atteintes aux biens, puis déclinées par niveaux de gravité.- Les atteintes aux personnes :
Niveau 1 : injures, insultes et provocations sans menaces (propos outrageants, à caractère discriminatoire ou sexuel). Consommation ou trafic de substances illicites (stupéfiants) ou prohibées (alcool) dans le cabinet dentaire. Chahuts, occupations des locaux, nuisances, salissures.
Niveau 2 : menaces d’atteinte à l’intégrité physique ou aux biens de la personne, menaces de mort, port d’armes.
Niveau 3 : violences volontaires (atteinte à l’intégrité physique, bousculades, crachats, coups, strangulation), menaces avec arme (arme à feu, arme blanche, scalpel, rasoir, tout autre objet dangereux), agression sexuelle.
Niveau 4 : violences avec arme par « nature » (arme à feu, arme blanche) ou par « destination » (bistouris, rasoir, couverts, tout autre objet : stylo, lampe, véhicule, etc.), viol et tout autre fait qualifié de crime (meurtre, violences volontaires entraînant mutilation ou infirmité permanente, enlèvement, séquestration, etc.).
- Les atteintes aux biens :
Niveau 1 : vols sans effraction, dégradations légères, dégradations de véhicules sur parking (hors véhicules brûlés) intérieur du cabinet dentaire, tags, graffitis.
Niveau 2 : vols avec effraction.
Niveau 3 : dégradations ou destruction de matériel de valeur (médical, informatique, imagerie médicale, etc.), dégradations par incendie volontaire (locaux, véhicules sur parking intérieur), vols à main armée et/ou en réunion.

L’impact des violences
Les violences impactent le chirurgien-dentiste et ses assistant(e)s à différents niveaux.- Au niveau de son activité : désorganisation dans la prise en charge des patients et perte de temps.
- Au niveau professionnel : stress et sentiment d’insécurité avec la peur de réaliser les soins ; démoralisation ; saturation ; atteinte psychologique rendant difficile l’activité, pouvant conduire à un burn-out
- Au niveau des autres patients : stress et peur de se rendre au cabinet dentaire.
2023, le plan sécurité
Jusqu’en 2023, les violences envers les professionnels de santé restaient dans l’ombre de celles subies par les patients, notamment les violences intrafamiliales. Depuis septembre 2023, le gouvernement a mis en place un plan ministériel pour la sécurité des soignants, avec notamment, la création d’un délit d’outrage spécifique aux professionnels de santé, que nous avions annoncé dans notre Tooth sur la santé du praticien.Ce plan repose sur 3 axes :
- Sensibiliser et former : formation à la gestion de la violence et désignation d’un référent violence par l’Ordre dans chaque département.
- Prévenir et sécuriser les lieux d’exercice des professionnels : financement de dispositifs d’alerte.
- Déclarer et accompagner : encouragement au signalement, facilitation du dépôt de plainte et accompagnement des victimes.
Ce plan souligne une réalité qu’il n’est plus possible d’ignorer. La violence a franchi un cap, voire plusieurs. Sans prise de conscience ni action collective, elle continuera de se propager.
Chirurgien-dentiste, vice-présidente du Conseil national de l'Ordre national des chirurgiens-dentistes, en charge des affaires juridiques, le Dr Geneviève Wagner fait le point sur la montée de la violence et la réponse de l’Ordre.

Comment la violence évolue-t-elle ?
Geneviève Wagner : La violence s’intensifie et se généralise. Autrefois concentrée dans certains quartiers urbains, elle touche désormais aussi bien tous les cabinets de ville que les cabinets dentaires ruraux. Aucun professionnel n’est épargné, quel que soit son environnement.
Quelles sont les formes de violence rencontrées ?
G.W. : La majorité des agressions sont verbales : insultes, menaces, cyberharcèlement. Mais d’autres formes émergent : vols, dégradations de matériel et agressions physiques, allant jusqu’aux coups avec des patients qui reviennent armés au cabinet.Pourquoi cette augmentation ?
G.W. : Nous pouvons noter une explosion de la violence post confinement lié à la pandémie de Covid-19. L’impatience grandit, les exigences s’accroissent, et l’agressivité devient un mode d’expression de plus en plus courant. Ce phénomène dépasse le secteur de la santé et s’observe à l’échelle mondiale.Quel est le rôle du référent violence de l’Ordre ?
G.W. : Les référents violences présents dans chaque conseil départemental de l’Ordre sont les premiers interlocuteurs et jouent un rôle clé :- Ils incitent au signalement et au dépôt de plainte.
- Ils collaborent avec la police, la gendarmerie et les associations locales.
- Ils accompagnent les praticiens dans leurs démarches et leur apportent un soutien psychologique.
Pourquoi signaler toutes les violences ?
G.W. : Chaque déclaration permet aux pouvoirs publics de mieux appréhender la réalité des agressions dans les cabinets dentaires et de mettre en place des mesures adaptées. Ne plus minimiser ni banaliser ces actes est essentiel pour protéger les chirurgiens-dentistes et leurs équipes.Un chirurgien-dentiste peut-il refuser de soigner un patient violent ?
G.W. : Lorsqu’un patient a menacé ou agressé un praticien, le chirurgien-dentiste n’est pas contraint à le soigner. Cependant, la rupture du contrat de soins doit se faire dans les règles et ne pas être arbitraire. Il est impératif de transmettre le dossier médical, d’en informer le patient et proposer des confrères sans obligation d’en trouver un.Ressource : Contactez l’ONCD / https://www.ordre-chirurgiens-dentistes.fr/actualites/une-etape-fondatrice-dans-la-lutte-contre-les-violences/